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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

"J'ai eu 48 heures pour quitter le Chili" (lemonde.fr)

Blog de l'AFAENAC

C'est un témoin privilégié. L'un des rares journalistes étrangers à avoir assisté au coup d'Etat survenu le 11 septembre 1973 au Chili, et à l'avoir relayé dans les colonnes du Monde. Pierre Kalfon est l'ancien correspondant du journal à Santiago, où il a vécu de 1967 à 1973. Professeur, diplomate, écrivain, aujourd'hui âgé de 83 ans, il est resté un passeur de l'Amérique latine en France, après avoir contribué au rayonnement de la culture française dans le sous-continent. Chez lui, la gouaille de son Oran natal se mêle à des mots d'espagnol dès qu'on convoque les souvenirs du Chili. Dans son appartement près de la Grande Mosquée de Paris, il raconte cette journée où Salvador Allende est renversé par les militaires, cette journée qui voit le palais présidentiel de La Moneda bombardé par l'aviation, avant que le chef de l'Etat ne se suicide pour ne pas se rendre au général Augusto Pinochet.
Le matin du 11 septembre 1973, Pierre Kalfon reçoit un coup de téléphone d'un ami. "Il me dit : "Ecoute la radio", se souvient le journaliste. Je zappe d'une station à l'autre, à chaque fois il y a une nouvelle. En même temps, j'ai envie de me rendre au centre-ville. Mais aussitôt après le bombardement de La Moneda, le couvre-feu est instauré pendant 48 heures. Ma résidence est surveillée. Lorsque je sors dans la rue, une patrouille militaire m'interpelle et me fouille."

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Pierre Kalfon poursuit : "Durant deux jours, les seules infos disponibles étaient les communiqués de la junte militaire. Le 13 septembre paraissent dans la presse les portraits des gens recherchés. Le télex était coupé, seul le téléphone marchait. Je devais dicter les papiers à un ami enseignant à Mendoza, en Argentine. Les appels internationaux étaient interrompus, mais on pouvait joindre l'autre côté de la Cordillère. Mes meilleures sources étaient des prêtres-ouvriers, dans les bidonvilles, et des militants d'extrême gauche qui avaient fait de l'entrisme dans l'armée."

"LE 18 SEPTEMBRE, DES SOLDATS SONNENT À MA PORTE"

Les frontières sont fermées : "Les premiers journalistes étrangers n'arrivent que huit jours après le putsch. Ils pourront alors visiter le Stade national, où avaient été concentrés les prisonniers." Pour Pierre Kalfon, qui, seul dans son coin, envoie tant bien que mal des articles au Monde, l'étau se resserre : "Le 18 septembre, jour de la Fête nationale, des soldats sonnent à ma porte le soir. Quatre d'entre eux pointent leur mitraillette sur moi, harnachés comme des soldats mexicains, avec les cartouchières croisées. Ils perquisitionnent. On me prend un bouquin sur le cubisme, croyant que cela concernait Cuba. Ils trouvent mon magnétophone, écoutent la bande, entendent la voix d'Allende, mais aussi celle de Miguel Enriquez, le dirigeant du Mouvement de la gauche révolutionnaire. C'était lors d'une conférence de presse, quinze jours auparavant. Voilà ce qu'il disait : "Nous considérons que les soldats sont le peuple en uniforme, ils ont le devoir de désobéir aux officiers putschistes." Les soldats sont interloqués, ils me demandent si je n'ai pas un enregistrement d'Ernesto Che Guevara, mort depuis six ans !"

Mais le journaliste n'est pas au bout des surprises. "On me fait monter sur un camion, direction l'Ecole militaire. Pendant le trajet, un soldat me fredonne à l'oreille L'Internationale. Je tombe des nues ! Ce n'est pas une provocation, mais un signe de solidarité. Je suis interrogé par trois officiers ; ils ont un gros dossier sur moi, ce qui montre que les services de renseignement de l'armée faisaient leur travail pendant le gouvernement Allende. Ils me posent des questions sur mes articles. A ce moment-là, je n'ai pas peur, je me sens invulnérable. A tort sans doute."

Vient alors l'heure des choix pour Pierre Kalfon : "J'avais des choses plus importantes à faire que d'écrire. Chaque jour, j'aidais des gens aux abois à se réfugier dans les ambassades pour échapper aux exécutions sommaires. J'avais notamment une liste d'attente d'élus communistes. Les représentations diplomatiques étaient surveillées. Il fallait repérer les heures de relève de la garde pour se faufiler moyennant des ruses et des acrobaties."

En octobre 1973, une délégation d'avocats européens se rend au Chili. Elle constate les violations massives des droits de l'homme. "Nous avons organisé une conférence de presse, avec les confrères de l'agence espagnole EFE, de l'AFP, du New York Times et du Washington Post, dit Kalfon. Il y avait une grande solidarité entre les journalistes. Un des avocats parle de "génocide". Je ne suis pas très d'accord, mais je le cite et, à Paris , on en fait un titre. L'ambassadeur de France est convoqué : j'ai eu 48 heures pour quitter le pays."



C'est ainsi que se terminent brutalement ses six années de vie au Chili. Six ans qui ont permis à Pierre Kalfon de se forger une opinion sur les raisons qui ont mené au putsch. Pour lui, la montée de l'instabilité, sous la présidence d'Allende, s'explique par la polarisation croissante de la société chilienne et par la défense acharnée des intérêts américains en pleine guerre froide.

La victoire du socialiste Salvador Allende à la présidentielle, le 4 septembre 1970, avait été "un électrochoc dans le pays", rappelle-t-il. Le journaliste compare l'Unité populaire (UP), la coalition regroupant le Parti socialiste de Salvador Allende, le Parti communiste et des petites formations, au Front populaire de 1936 en France. "L'originalité de l'UP était d'essayer quelque chose que Marx n'avait pas prévu : faire passer un pays au socialisme en utilisant la Constitution et le Parlement, explique-t-il. Voilà pourquoi le Chili a autant intéressé la France. L'UP entrait en résonance avec l'union de la gauche française alors en gestation." François Mitterrand fait d'ailleurs le déplacement à Santiago en novembre 1972 – et Le Monde titrera sur "l'Allende français".

La première année de l'UP est "euphorique et prospère", les salaires et la production augmentent, "les gens sont heureux", se souvient Kalfon. Un rapprochement entre l'UP et la Démocratie chrétienne est même envisageable : la gauche met en oeuvre la réforme agraire promulguée par le gouvernement précédent, celui du président centriste Eduardo Frei, et la nationalisation du cuivre est votée à l'unanimité en 1971. Mais, raconte Kalfon, le 8 juin 1971, un "commando de fous" assassine l'ancien ministre de l'intérieur de Frei, Edmundo Pérez Zujovic. A partir de ce jour-là, la Démocratie chrétienne durcit son opposition à Allende.

L'OMBRE DE LA GUERRE FROIDE

En parallèle, une autre tension s'exerce sur le pays. Car, à La Havane, la transition pacifique vers le socialisme choisie par Allende dérange : elle met en cause la guerre de guérilla prônée par le régime. Fidel Castro sent-il vaciller son leadership sur la gauche latino-américaine ? Son séjour au Chili pendant presque un mois, en novembre 1972, est un tournant. "Il n'arrêtait pas de donner des conseils, au point de blesser la fierté des Chiliens, si différents des Cubains, souligne Kalfon. La presse d'opposition s'indignait. La première grande manifestation de ménagères avec leurs casseroles, pour protester contre les pénuries, a eu lieu à la fin de la visite de Castro. Il a aggravé la polarisation de la société. Le rejet de Cuba dans l'opinion était fort. Or, Allende ne voulait pas d'un socialisme à la cubaine."

Le président chilien a-t-il été plombé par la gauche, avant d'être crucifié par la droite ? "C'était la question qui fâchait", admet Kalfon. Et de reconnaître : "L'UP était divisée entre réformistes et révolutionnaires. Le PC voulait consolider les acquis, tandis que le PS et l'extrême gauche voulaient "avancer sans transiger". Il y avait des vrais enragés. Seule l'habileté d'Allende pouvait maintenir l'attelage."

Les Chiliens subissent au même moment les rapports de forces de la guerre froide. "Le Chili d'Allende a fait l'objet d'un blocus économique invisible, affirme Kalfon. Les fournisseurs des Etats-Unis refusaient de livrer des pièces de rechange, alors que le matériel était à 100 % d'origine américaine. Le cours du cuivre a été manipulé, les crédits internationaux ont été refusés. Tout ça à cause de la nationalisation du métal rouge sans indemnités, justifiée par la gauche en raison des bénéfices faramineux des multinationales. Les grèves des camionneurs, financées par l'argent américain, ont aggravé les pénuries. Les denrées alimentaires ont disparu, y compris les fruits et légumes produits au Chili. Et les prix ont flambé."

L'URSS, pour sa part, n'aide pas le gouvernement Allende. "Moscou ne voulait pas plus que Washington d'un deuxième Cuba en Amérique latine", pense Kalfon.

Aux élections municipales d'avril 1971, sept mois après l'élection d'Allende, la gauche avait conforté sa position, en remportant 49,75 % des suffrages. Aux législatives de mars 1973, six mois avant le putsch, la gauche obtient encore le score appréciable de 43,4 %. Mais la société est coupée en deux. Allende veut alors reprendre la main en proposant un plébiscite des Chiliens sur les trois secteurs de l'économie (privé, étatique et mixte). "Il risquait de perdre, mais cela lui aurait permis de partir en beauté, estime Kalfon. Je crois qu'il aurait démissionné en cas de défaite."

Le président fait part de son idée au général Pinochet, commandant de l'armée, qui le convainc d'en retarder l'annonce. Ce dernier a rallié tardivement les putschistes, mais Allende l'ignore. Le président a-t-il sous-estimé le danger ? "Il faisait confiance aux militaires, il les a mis dans son gouvernement à deux reprises, en 1972 et 1973", rappelle Kalfon. La suite de l'histoire lui donnera tort. Une minorité de militaires s'opposera au coup d'Etat, mais cela n'empêchera pas Pinochet d'agir. La dictature durera dix-sept ans, et fera plus de trois mille morts et disparus, des milliers de torturés, emprisonnés ou relégués dans des régions isolées, ainsi que des centaines de milliers d'exilés.

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