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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

Adoptions en Haïti : "Nous ne sommes pas des trafiquants d'enfants" (http://www.lemonde.fr )

Blog de l'AFAENAC

Réponse à la tribune "318 enfants d'Haïti pour Noël !" signée par Pierre Lévy-Soussan et Sophie Marinopoulos publiée le 4 janvier sur Le Monde.fr.

Vous vous insurgez encore contre le rapatriement dit d'urgence des enfants d'Haïti en cours d'adoption, un an après le séisme, comme vous vous étiez insurgé l'an dernier. Le rapatriement en urgence est, selon vous, "un traumatisme".

 

Notre fille fait partie de ces enfants rapatriés en janvier 2010 dont le dossier comportait le jugement d'adoption, mais pas encore le passeport. Certainement il aurait été préférable d'aller chercher notre enfant, comme nous nous y étions engagés lors de notre visite en octobre et rester quelques semaines dans le pays. A son arrivée à Orly, nous avons reconnu la même enfant qu'avant le séisme dans sa crèche haïtienne : une enfant atrocement inhibée, sidérée, mutique. Si nous ne l'avions pas vue en octobre 2009, nous aurions attribué ce comportement de la même façon que vous : au traumatisme du séisme, du voyage et de l'arrachement à son milieu. Or toutes les observations au sujet de notre fille à Haïti ou même à Orly, concordent : jusqu'à ses trois ans et onze mois, elle était mutique avec les adultes.

 

Son arrivée à Orly ne nous a pas paru plus traumatisante que l'abandon précoce de sa mère, sa mort, l'abandon de son père un an plus tard et le consécutif séjour de quinze mois dans un lieu où, c'est peu dire, elle n'était pas investie en tant que sujet. Il ne faut pas pour cela s'en prendre aux nourrices qui, analphabètes, n'ont pas pu lire Dolto, mais à la situation de misère du pays que vous semblez ignorer. Les conditions de survie à Haïti font que la préparation psychologique à l'adoption n'est pas une priorité ! C'est avec nous, dès le deuxième jour de son arrivée, qu'elle a commencé à parler.

 

Comme vous le savez, ces enfants ont séjourné de deux ans à quatre ans dans ces institutions avec d'autres enfants non adoptables. Pendant ce temps, ils sont désinvestis affectivement par le personnel, car "en transition", en attente d'intégrer une famille adoptive. Le compte rendu haïtien du séjour de notre fille signalait qu'elle n'avait pas pris un centimètre, pas un gramme. A son arrivée, elle avait aussi plusieurs séquelles de malnutrition, un notable retard staturo-pondéral et de multiples affections, heureusement bénignes, une grande fatigabilité.

 

Elle est aujourd'hui métamorphosée : elle a rattrapé la taille, la capacité motrice et verbale des enfants de son âge, elle est sereine, capable de se concentrer, la relation avec ses parents et son frère donne l'impression qu'elle a grandi avec nous depuis sa naissance. Les débuts n'ont pas toujours été faciles et nous avons commis des maladresses plus graves que celles que vous dénoncez. Son évolution n'est pas le fait de parents extraordinaires, mais de parents qui l'ont investie comme un être irremplaçable, attaché à eux par le lien indissoluble de la filiation. Son évolution est paradigmatique de l'investissement parental comme seul pouvant aider la constitution du sujet.

 

UN MOINDRE MAL

L'arrivée de ces enfants n'a pas été réalisée de façon idéale mais cela reste un moindre mal plutôt qu'une prolongation indéfinie dans ces no man's land que sont ces institutions. Car pérenniser le placement dans ces lieux comme vous le préconisez dans les faits revient à multiplier les traumatismes, à accroître les risques de dysfonctionnement psycho-affectif et compromet in fine la réussite de l'adoption. Sans oublier les risques pour leur santé physique.

 

Nous ne sommes pas des "bienfaiteurs", nous sommes d'accord. Mais l'autre revers de la médaille se dévoile lorsque vous nous accusez de participer à une forme de "colonisation moderne". Bienfaiteurs ou néo-colonisateurs nous ne sommes toujours pas considérés comme parents ! Ce qui sape la difficile tache de parent adoptif qui consiste avant tout à créer un lien avec l'enfant et compromet l'intégration de l'enfant. Nous serions en droit d'attendre autre chose d'un spécialiste de l'adoption ! Enfin nous ne sommes pas des trafiquants d'enfants car malgré ce que vous insinuez, vous savez pertinemment que tous les enfants évacués ont un dossier validé par le ministère des affaires sociales haïtien qui atteste de leur adoptabilité et la majorité d'entre eux possède le jugement d'adoption.

 

Pour conclure, je vous rappelle que depuis février dernier, six enfants en attente sont morts, six enfants qui n'auront pas de séquelles psychologiques d'un "rapatriement d'urgence".

 

E. et S. Franco, parents d'un enfant rapatrié d'Haïti

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