Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

De Haïfa à Bagdad et de Bagdad à Santiago : l’histoire des réfugiés palestiniens du Chili, passée et présente

Blog de l'AFAENAC

1300278130tanf_camp_iraq_map.jpg

Camp d’Al-Tanf, à la frontière entre la Syrie et l’Iraq, des réfugiés palestiniens venant d’Iraq, piégés, chassés, et longtemps abandonnés

 

 

 

Sous l’angle géopolitique, il n’y a pas en effet pays plus éloigné du conflit et de l’exil qui ont été imposés aux réfugiés palestiniens. Pourtant, les récents évènements, de même qu’une longue histoire de la plus grande communauté palestinienne du monde, en dehors de celles du Moyen-Orient, nous racontent une histoire toute différente.

 

Au printemps de 2008, 117 réfugiés palestiniens sont arrivés au Chili, fuyant les horreurs de l’invasion de l’Iraq par les États-Unis, où ils vivaient en tant que réfugiés après avoir été expulsés de Palestine par les forces israéliennes durant la Nakba de 1948. Maintenant que leur programme de deux ans pour leur réinsertion est achevé, la question de l’importance qu’a pris le Chili dans la communauté des réfugiés palestiniens dans le monde, de leur combat pour le droit au retour et un traitement équitable avant sa mise en œuvre, est de plus en plus pertinente et actuelle.

 

 

Camp de réfugiés d’Al-Tanf, et transferts interminables

 

Avec de fréquentes tempêtes de sable, des températures en-dessous de zéro la nuit, une chaleur torride le jour, la menace permanente des scorpions et le trafic de marchandises qui passe tout à côté, il n’est pas surprenant que le camp de réfugiés d’Al-Tanf soit « le cinquième des pires camps de réfugiés au monde », selon Refugees International. (1) Pourtant, ce n’est pas la qualité de son urbanisme qui crée les conditions de ce camp, mais plutôt les politiques appliquées par l’intervention étrangère au Moyen-Orient et le refus opposé à certains réfugiés, déplacés par suite de cette violence, de les autoriser à passer les frontières internationales pour se mettre en sécurité. Beaucoup de ces réfugiés sont des Palestiniens apatrides déjà expulsés de leurs foyers en 1948 par les milices sionistes. Environ 5000 d’entre eux, de Haïfa et des villages alentours, ont fui vers Bagdad et se sont retrouvés, une fois encore, à devoir recommencer une nouvelle vie, dans de nouveaux pays, encore plus éloignés de cet endroit qui, pour eux, représente leur patrie.

 

Après l’invasion US de l’Iraq en mars 2003, une violence sectaire s’est brusquement intensifiée dans une instabilité du nouveau gouvernement iraquien. Dans ce climat, les réfugiés palestiniens en Iraq sont devenus la cible de cette violence sectaire alors qu’ils étaient, et souvent à tort, considérés comme des sympathisants de Saddam Hussein. Leur situation est devenue bientôt telle que, comme pour beaucoup d’autres communautés en Iraq à cette époque, leurs quartiers ont été bombardés, des membres de leurs familles et des amis enlevés, torturés et assassinés. Beaucoup de ces tourments ont été l’oeuvre des autorités gouvernementales.

 

Sous le régime de Hussein, les Palestiniens vivant en Iraq étaient souvent utilisés comme capital politique dans le discours du régime iraquien sur la politique plus large du Moyen-Orient, aussi bien que sur les troubles intérieurs. Surtout, alors qu’il venait d’arriver au pouvoir, Hussein a exprimé son soutien public à la résistance palestinienne et il a garanti aux Palestiniens vivant en Iraq quasiment les mêmes droits qu’aux citoyens iraquiens. Mais leur acceptation dans la société iraquienne n’a fait qu’alimenter un ressentiment à leur encontre, spécialement parmi la majorité chiite qui, comme beaucoup d’autres groupes ethniques et religieux marginalisés, était souvent la cible d’une répression brutale de la part du gouvernement.

 

Cependant, en dépit du soutien et de la reconnaissance que les Palestiniens recevaient, les visas accordés aux Palestiniens par le régime de Hussein durant cette période n’ont jamais été reconnus par aucun autre État, et notamment par le nouveau gouvernement iraquien. De sorte que lorsqu’ils ont essayé de fuir vers les pays voisins, avec bien d’autres Iraquiens, ils se sont fait refouler tant à la frontière jordanienne qu’à la frontière syrienne. Alors, des camps de réfugiés, comme celui d’Al-Tanf où les 117 Palestiniens aujourd’hui réinstallés au Chili ont vécu, ont été spontanément montés par les réfugiés dans le « no man’s land » entre l’Iraq et la Syrie, où plus de 1300 réfugiés ont fini pas croupir pendant des années, jusqu’à la fermeture des camps en février 2010.

 

En substance, alors que la communauté est principalement composée de réfugiés de la Nakba, quand celle-ci a commencé en 1948, il y a aussi des Palestiniens, moins nombreux, qui ont fui l’occupation de la Cisjordanie en 1967, et d’autres qui ont été expulsés du Koweït en 1991, ce qui veut dire que certaines familles ont connu des déplacements forcés trois fois, voire quatre fois, en moins de 60 ans.

 

 

Solidarités locale et internationale

 

Le bureau du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), qui avait répondu aux besoins du camp isolé en l’approvisionnant par camions en eau et en nourriture, a dû se mettre à rechercher des pays d’accueil pour ces réfugiés palestiniens d’Al-Tanf qui venaient d’Iraq. C’est alors que le militant de la solidarité avec la Palestine et réalisateur de films documentaires, Adam Shapiro, s’est impliqué et a commencé à contacter des personnes dans les pays d’accueils possibles pour aider à leur réinstallation. L’un de ces pays a été le Chili, où le soutien a été beaucoup plus important que celui attendu au départ.

 

Au Chili, pays qui lui-même a connu des vagues de déplacements avec l’exil de milliers de ses citoyens lors de la dictature d’Augusto Pinochet - qui s’est emparé du pouvoir par un coup d’État militaire soutenu par l’Occident en 1973 -, l’UNHCR a rencontré une sympathie et une compréhension réelles au sein du gouvernement socialiste de la Présidente Michelle Bachelet récemment élue. « Beaucoup dans le gouvernement Bachelet (dont la Présidente) ont connu l’exil et la torture sous le régime Pinochet » dit Shapiro, après avoir parlé avec les membres du gouvernement chilien. (2) Exemple éloquent, le sénateur de gauche, Alejandro Navarro, avec son passé de combattant pour les peuples systématiquement opprimés, comme le peuple indigène Mapuche au Chili.

 

Enfin, après des mois de réunions organisationnelles, les 117 Palestiniens du camp de réfugiés d’Al-Tanf ont pu atterrir à Santiago au Chili - la première moitié en avril et la seconde en mai 2008 -, accueillis par une série d’énormes festivités de bienvenue dans tout le centre du pays, marquant le tout premier programme de réinstallation parrainé par le Chili.

 

Lors d’une interview de Yasna Mussa, représentante de la Fédération palestinienne du Chili, quand le journaliste lui a demandé ce que le récent programme de réinstallation du Chili signifiait pour elle, elle lui a répondu que, d’un côté, la communauté palestinienne appréciait la solidarité du gouvernement chilien, mais elle a expliqué aussi, « ce n’est pas suffisant ; ce n’est pas suffisant quand on voit le Chili continuer à signer des accords commerciaux et sécuritaires avec l’État d’Israël, pendant que des citoyens chiliens (d’origine palestinienne) sont maltraités à la frontière et qu’on leur refuse l’entrée en Palestine, simplement en raison de leur origine arabe. Cela, c’est du racisme. » (3)

 

 

La longue histoire de la communauté palestinienne chilienne

 

Les Palestiniens ont commencé à immigrer au Chili à la fin des années 1800. Beaucoup de ces premiers migrants étaient motivés par des intérêts économiques s’agissant, pour certains, des intérêts de leurs affaires, et pour d’autres, d’un moyen pour sortir de la pauvreté. Depuis lors, ces Palestiniens sont devenus partie intégrante de la société chilienne, au sein de laquelle beaucoup ont des affaires et des positions politiques influentes.

 

Même si la plus grande partie de la communauté palestinienne au Chili s’est constituée à cette époque, le fait qu’une communauté y était déjà établie a encouragé depuis de nombreux Palestiniens à y chercher refuge. La communauté remonte aussi aux Palestiniens qui ont dû fuir à cause de la conscription militaire ottomane de la Première guerre mondiale. Deux autres vagues d’immigrants ont suivi, à la Nakba de 1948 et plus tard, à l’occupation de 1967, au cours de laquelle Israël s’est emparé du contrôle de toute la Palestine mandataire.

 

Le nombre total des Palestiniens au Chili se situe entre 250 et 400 000, selon les sources. La grande majorité d’entre eux sont des chrétiens orthodoxes qui viennent de Beit Jala et d’autres villes et villages du district de Bethléhem. On en sait moins concernant le nombre de Palestiniens venus en tant que réfugiés ; on peut dire toutefois, sans risque de se tromper, qu’ils seraient de plusieurs milliers.

 

 

La vie en tant que réfugiés au Chili

 

En marchant dans une petite rue de Barrio Patronato, à Rio de Janeiro, on voit tout autour de nous des entreprises palestiniennes, par exemple un restaurant falafel, une boutique de confiseries arabes et un café qui s’appelle Café Hamule. C’est ici que l’un des Palestiniens arrivant d’Iraq, nommé Bassem, travaille derrière le comptoir. Bien d’autres ont trouvé aussi un emploi dans des établissements de ce genre, fournissant des desserts et des plats précuisinés à d’autres restaurants de la communauté qui veulent ainsi les intégrer grâce à des commerces familiers à certains. Mais pour d’autres, trouver une source de revenus n’a pas été pas si simple. Même si presque tous ceux qui venaient d’arriver dans la communauté palestinienne avaient leur racine à Haïfa et ses environs, leurs antécédents professionnels et éducatifs allaient de professeurs d’université à quasiment illettrés.

 

Le programme de réinstallation qui a été élaboré entre le gouvernement chilien et l’UNHCR consistait en une aide financière mensuelle pour les frais de subsistance - selon les besoins et la taille de la famille - et de logement ; d’autres programmes ont eu pour but de les aider à s’installer dans leur nouvel environnement. Au départ, bien que beaucoup d’entre eux avaient depuis trouvé un logement plus permanent, ils recevaient un logement dans quatre quartiers différents : deux quartiers dans les districts de Recoleta et Ñuñoa à Santiago, et deux dans les villes de moindre d’importance de La Calera et San Felipe.

 

Toutefois, sur le terrain, le véritable soutien était assuré par une institution appelée Vicaria de la Solidaridad (Vicariat de la solidarité). Il s’agit d’une organisation communautaire créée par l’Église catholique et rattachée à elle, et qui est unique au Chili. Elle est née de la difficile situation qu’ont connu les Chiliens face à la dictature, et au cours de laquelle la plupart des autres organisations qui avaient pu secourir des victimes des violations des droits humains ont été dissoutes ou dû travailler dans la clandestinité. Depuis ce temps, le Vicariat a contribué à l’apport, jour après jour, d’un soutien aux réfugiés au Chili et il a choisi, par conséquent, de mettre en œuvre une partie du programme de réinstallation pour le compte de l’UNHCR.

 

L’un des interprètes du Vicariat, qui travaillait directement avec les réfugiés, Ishaq El-Masou, et qui est aussi palestinien, venu au Chili après 1967, a parlé longuement des difficultés auxquelles ils devaient faire face à leur arrivée. Même avec le soutien des Palestiniens de la communauté du Chili, a-t-il expliqué ; au début ils venaient en grand nombre les accueillir et leur prêter la main, puis ça été comme quand « une lune de miel prend fin », avec la façon dont ils se sont réduits peu après à un noyau d’individus dévoués. Et d’ajouter aussi que, bien que les subventions du gouvernement se soient taries le 31 mai 2010, le Vicariat a continué d’apporter son aide par tous les moyens possibles, surtout dans les cas graves, comme celui de cette famille dont le père est décédé, laissant derrière lui une épouse et quatre enfants.

 

Pourtant, peut-être que le plus grand défi que rencontrent les Palestiniens nouvellement arrivés, et qui souvent ne partagent pas la même religion ou la même langue, a plus à voir avec la classe sociale qu’autre chose, spécialement parmi les membres de la communauté palestinienne déjà bien implantée au Chili.

 

Marcelo Devilat Marzouka, de l’Unión General de Estudiantes Palestinos (Union générale des étudiants palestiniens), a raconté l’histoire d’un jeune de 15 ans, nommé Ahmad, qui avait commencé à participer à des manifestations culturelles, surtout avec le groupe Dabke, après son arrivée en 2008. Il y a eu sans aucun doute la barrière de la langue, (comme pour Marcelo lui-même qui est de ceux qui ne parlent que l’arabe), mais ce qui l’a touché davantage, c’est le trajet journalier, c’était trop pour Ahmad ; les autres jeunes Palestiniens, de la troisième et quatrième génération des familles bien établies ici, pouvaient participer au groupe Dabke dans des quartiers difficilement accessibles par les transports publics, mais pas Ahmad qui, finalement, a dû cesser de s’y rendre.

 

Toutefois, ce sont des gens comme Ahmad qui, probablement, seront décisifs dans le rôle du Chili au sein de la solidarité en général, car il apparaît que, dans un pays où tous les Palestiniens ne partagent pas la même conscience du déplacement et de l’exil, la Nakba et sa mémoire elle-même se sont révélées être une forme de politisation.

 

(1) - No man’s land : les Palestiniens/Iraquiens dans le camp d’Al-Tanf - World Bridge Blog. 17 novembre 2008

 

(2) - Entretien avec Adam Shapiro, 21 avril 2010

 

(3) - Entretien avecc Yasna Mussa, Valparaiso, Chili, 23 février 2010 Douglas Smith est militant, chercheur et diplômé en études supérieures, basé à Montréal.

Commentaires