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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

Enfants adoptés : dans le pays d'origine, "nous ne sommes que des touristes" (Liberation.fr)

Blog de l'AFAENAC

 

REPORTAGE L’association Racines Coréennes organise ce week-end à Paris un rassemblement international de personnes adoptées, d’origine coréenne. L’occasion de faire porter une voix que l’on entend peu dans les débats sur l’adoption : celle des adoptés.

Par KIM HULLOT-GUIOT

Ils sont nés en Corée dans les années 70 ou 80, et ont été adoptés en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Aujourd’hui, Jennifer, Aurélie, David, Michael, Jae et Joseph sont adultes. Tous sont venus à l’Hôtel National des Invalides, ce week-end, pour se rencontrer. C’est l’association française Racines Coréennes qui est à l’origine du rassemblement, avec deux mots d’ordre : échange et information. Car bien souvent, les adoptés à l’international se retrouvent seuls avec leurs questions. «Entre adoptés, on comprend des choses que les autres - y compris nos parents adoptifs - ne saisissent pas, et on n'a pas besoin de se justifier, d’expliquer, raconte Joseph, né il y a 34 ans en Corée, arrivé à l’âge de neuf mois à New York. Même quand les gens essaient d’être gentils, ils ne comprennent pas vraiment ce que l’on ressent.»

«Ce n’est pas évident de se raconter face à des gens qui ne connaissent pas ce qu’est notre situation», ajoute Jennifer, 33 ans, adoptée au même âge par un couple français. «Entre adoptés, il n’y a pas de jugement, ajoute-t-elle posément. On a tous grandi comme ça, avec cette différence».

Apaiser les questions identitaires

Conférences sur les procédures d’accès aux origines, projections de documentaires et de films d’animation... pour les quelques 250 adoptés attendus ce week-end, ce rassemblement signe le besoin de faire entendre une parole peu entendue lors des débats sur l’adoption. «On ne revendique rien et il n’est pas question de verser dans le communautarisme, précise d’emblée Hélène Charbonnier, la présidente de l’association. Mais partager des informations, faire des rencontres, permet d’apaiser nombre de questions identitaires que les adoptés se posent. Cela remet à jour nos fantasmes, que le trou dans notre histoire personnelle peut générer. Parce que notre différence, on la voit tous les matins dans le miroir.»

Et la première de ces questions, c’est celle de l’abandon. Aurélie, 33 ans, a été adoptée en France à cinq mois. Elle a choisi de demander l’accès à son dossier d’adoption. «On débute dans la vie par un rejet. Comprendre pourquoi mes parents m’ont abandonnée - en l’occurence, c’est parce qu’ils étaient trop jeunes - c’est une façon de boucler la boucle, d’avoir l’esprit libre». Ses parents biologiques n’ont pas souhaité la rencontrer. Au moins, maintenant elle sait.

L’adoption, une «loterie»

Ce qui ne l’empêche pas, pour plaisanter, d’imaginer, parfois, comment sa vie aurait pu être si elle avait été confiée à une autre famille :«L’adoption, c’est une loterie - même si c’est un peu la même chose pour tous les enfants, au fond». En riant, elle ajoute: «Quand on voit la ministre Fleur Pellerin ou le sénateur Jean-Vincent Placé, on se demande ce qui se serait passé si on avait été adopté par leurs parents !»

Michael, 27 ans, arrivé à six mois en Allemagne est, lui, «juste» venu faire des rencontres. «Je suis très heureux dans ma vie, avec ma famille, raconte-t-il dans un grand sourire. Je me sens allemand, je n’ai pas le fantasme d’être coréen. Et vous savez, personne ne demande à ses parents biologiques pourquoi ils l’ont conçu. Moi, c’est la même chose avec mes parents adoptifs. Même si pour l’instant, je n’ai pas besoin de retrouver ma famille biologique, je pourrais changer d’avis».

Prendre en compte l’histoire pré-adoption de l’enfant

L’adoption ne se passe pas toujours aussi bien que pour Michael, surtout quand l’enfant est adopté à un âge avancé. C’est le cas de David, 39 ans, arrivé en France à sept ans : «Je me souviens de tout. J’ai vécu avec mes parents jusqu'à l’âge de trois ans et demi, et après leur divorce, avec ma mère. Mais elle était très fragile psychologiquement, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. C’est mon père qui m’a emmené aux services d’adoption.»

«Avec mes parents adoptifs, maintenant, cela se passe globalement bien, reprend-t-il. Mais ils n’ont pas vraiment pris en compte le fait que je venais d’une autre culture. Au début, je n’arrivais pas à dormir dans un lit, et ils ne saisissaient pas.» David a passé ses années d’adolescence en internat. Depuis, il s’entend mieux avec ses parents adoptifs.

«Les parents doivent prendre en compte le passé de l’enfant, mais pour autant, ils ne doivent ni empêcher, ni favoriser la contact culturel entre le pays d’origine et la France, estime Hélène Charbonnier. Ils sont là pour éduquer les enfants, leur donner un cadre, des limites, de l’affection. Mais si l’enfant veut aller dans son pays d’origine, il devrait le faire tout seul, sans qu’ils ne l’accompagnent. Comme un grand.»

Pour elle, il s’agit d’éduquer les enfants adoptifs de façon «normale» :«Je crois que les parents doivent se comporter comme si c’était leur enfant biologique, ne pas colorer son éducation avec ce qui a trait au pays d’origine. Et puis, on vit notre crise d’adolescence comme tous les ados du monde, indique-t-elle. Il faut veiller à ne pas tout mettre sur le compte de l’adoption.»

«J’ai retrouvé les traits de ma mère dans le visage de ma fille»

A trente-trois ans, David s’est décidé à retrouver sa famille biologique. Son père était décédé, mais pas sa mère, contrairement à ce qu’il croyait. «Ca a été bouleversant. Je me suis même demandé si j’allais retourner vivre en Corée.»

Voir sa mère biologique lui a permis, quand il est devenu père à son tour, de retrouver les traits maternels dans le visage de sa fille. Sans pour autant renier ses parents adoptifs. «Pour moi, c’est un enchaînement, entre mes parents biologiques et mes parents "éducateurs". Les uns n’excluent pas les autres».

«Au départ, on pensait que l’adoption s’arrêtait dès l’arrivée de l’enfant dans sa famille adoptive»

Kim Kyung-Joo travaille au département post-adoption de la Holt, la plus grande fondation qui s’occupe d’adoption en Corée. «Au départ, à la Holt, nous pensions que l’adoption, ça s’arrêtait au moment où les enfants arrivaient chez leurs parents adoptifs, explique-t-elle. Et puis on s’est mis à recevoir jusqu’à cinquante mails par jours, d’enfants devenus adultes et qui voulaient accéder à leur dossier. C’est pour cela que nous avons créé un service dédié à l’accompagnement dans les recherches».

Une procédure que s’apprête à entamer Jae, 31 ans, arrivé aux Etats-Unis depuis la Corée à l’âge de sept ans. «Pendant toute une partie de ma vie, je n’y pensais pas du tout, explique-t-il, pas plus que je ne pensais à mes sept premières années en Corée, même si j’en ai encore des souvenirs. Maintenant, je prends des cours de Coréen car je n’ai pas tout gardé de cette langue, afin de faciliter la procédure».

«En fait, en Corée, nous ne sommes que des touristes»

Pour Hélène Charbonnier, ce n’est pas le rôle des associations de favoriser le retour aux origines. Elle préfère parler d’accompagnement. Et prévient : «Il ne faut pas se freiner, c’est important pour un adopté d’écouter son coeur, ses besoins. En même temps, il ne faut surtout pas trop attendre d’un voyage en Corée ou d’une rencontre avec sa famille biologique. Il ne faut pas se précipiter, car les retrouvailles se font rarement dans des bonnes conditions.» Et d’évoquer la culture coréenne, où l’on ne discute pas ses sentiments en public : «les adoptés racontent souvent qu’ils ont été frappés des discours très lisses entendus dans leurs familles biologiques».

Attention, aussi, à ne pas idéaliser un premier voyage en Corée, indique Hélène Charbonnier : «La première fois qu’on met le pied à Séoul, on se dit que c’est un pays génial, celui de nos origines, où l’on est légitime.... avant de se prendre de plein fouet le fait qu’en Corée, nous ne sommes que des touristes».

Si la procédure de recherche des origines n’est pas nécessairement fastidieuse en elle-même, le mode de vie coréen peut rendre les choses compliquées : «Il est rare que les Coréens vivent plus de cinq ans au même endroit, indique Philippe Lapairy, chargé des adoptés belges et français chez Holt. Ils ne se recensent pas toujours. Et pendant longtemps, il n’y avait pas d’adresse au sens occidental, tout marchait par blocs d’habitations. Il y a quinze ans, la Corée était un pays moderne qui perdait jusqu’à 40% de son courrier postal», plaisante-t-il.

«70% des abandons concernent des mères célibataires»

Connaître l’histoire de la Corée et son système social est aussi fondamental pour comprendre les raisons du rejet, estime-t-il. «70% des abandons concernent des mères célibataires, qui n’ont pas d’existence sociale en Corée, où le gouvernement les ignore et ne les aide pas».

Joseph a lui déjà entamé la procédure d’accès aux origines. «Ce qui est complexe, c’est que là-bas, en Corée, la vie a continué sans nous,raconte-t-il. Je comprends bien que ma mère biologique ai commencé une vie différente après mon abandon, mais c’est frustrant». Quand il a dit à ses parents adoptifs qu’il ferait ce voyage en Corée, sa mère lui a donné sa bénédiction. «Je me suis quand même vite rendu compte qu’elle était très nerveuse. Elle avait sans doute peur que je ne veuille plus d’elle, ce qui ne va pas arriver !» explique le jeune homme.

Qu’on choisisse, comme Joseph, Aurélie ou David, ou non, comme Michael, d’accéder à ses origines, pour la présidente de Racines Coréennes, l’important reste de se concentrer sur sa propre vie, sur sa vie «réelle» : «Il faut toujours donner la priorité à sa vie en France. Nous sommes citoyens français, c’est là que nous vivons, c’est la langue que nous parlons. Nous ne redeviendrons jamais Coréens».Comme un pied de nez à ceux qui, souvent, ont regardé de travers la petite Française «à la peau couleur sable».

     

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