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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

Le Chili, le tsunami et le néoliberalisme (lecourrier.ch)

Blog de l'AFAENAC

SÉISME - Miguel D. Norambuena porte un autre regard sur les pillages qui ont eu lieu dans la ville de Concepcion après le tsunami qui l'a dévastée.


Nous voici collés à l'écran en train de contempler, béats, ces bouts de Chili, ces côtes, si fréquentées en été par les touristes, qui s'en vont, morceaux par morceaux, au fond des froides eaux du Pacifique. Concepcion, ville du sud et historiquement un pôle universitaire «rouge» dans le paysage politique chilien, a fait irruption dans les médias par la force de la destruction du maremoto, comme on appelle au Chili le tsunami. Mais Concepcion a également été à la une des médias pour toutes ses marées et ses vagues incontrôlées de pauvres qui ont déferlé des coins des maisons de fortune et des bidonvilles pour prendre tout et n'importe quoi dans les grands magasins. Des pauvres qui, à force d'avoir été si bien cachés depuis le gouvernement de Pinochet, avaient fini par être oubliés. Ils étaient devenus, avec les Indiens Mapuches, les «nouveaux disparus» des politiques gouvernementales. On avait fini par s'habituer, tant bien que mal, à voir des enfants, jeunes et moins jeunes, nettoyer pour quelques centimes les vitres des véhicules du si bien garni parc automobile de Santiago à l'entrée des vastes et huppés quartiers résidentiels de la capitale. Déferlement des «pauvres de la cité et de la campagne», comme on disait auparavant, à l'époque de Salvador Allende, des travailleurs précaires, des chômeurs sans allocations occupés par des emplois de subsistance. Mais on a vu aussi à Concepcion une délinquance chronique et organisée, mêlée aux trafics de drogues, sorte de «lumpen prolétariat» qui n'a cessé de croître dans le pays depuis plus de trente-cinq ans. Des flots de misère et de pauvreté sociale et humaine qui ont grandi parallèlement aux politiques néolibérales basées sur une croissance unidimensionnelle.


Toutefois, tous ces oubliés et «nouveaux disparus» des réussites du néolibéralisme de droite comme de gauche n'ont pas occupé la scène publique et médiatique seuls. Des jeunes étudiants des lycées et des universitaires de Concepcion ont également pris part au chaos, au déferlement. Des jeunes et moins jeunes déçus par la gauche qui n'a pas su assurer un autre sort à leur existence durant toutes ces années de socialisme à la chilienne.


La présidente Bachelet, contre son gré, a fini par ordonner le couvre-feu et marquer ainsi, grâce à la sortie de l'armée des casernes, la fin, cette fois bien réelle, du projet socialiste chilien qui ne finissait plus sa lente agonie. Curieuse outrecuidance de l'histoire. Au moment où en Europe on classe dans les archives, au fond des bibliothèques, la «lutte des classes», en Amérique latine, à Concepcion, entre autres, elle se redessine avec violence et prend subitement d'assaut la rue. Certes, de nombreuses victimes cherchaient des aliments, de l'eau, un toit, alors que les infrastructures ne fonctionnaient plus.

 

Mais ce qui fut le plus frappant, c'est le caractère intrinsèquement moderne de ce déferlement: une avidité incontrôlée pour la consommation (Derrida aurait dit consumation), pour tous ces appareils électroménagers, ces télévisions, ces biens de consommation et de divertissement promus dans tous les recoins de la planète. Toutes ces hordes d'individus déferlant à Concepcion, dépossédés de leur existence, ont pris ainsi dans l'immédiateté de l'instant leur revanche, en s'accaparant toutes sortes d'artefacts susceptibles de leur donner une sorte de dignité rêvée, une dignité TV, clés en main. Une dignité illusoire, certes, mais oh combien moderne, quand ce dont il s'agit, ce n'est non pas d'être quelqu'un, mais bien plutôt d'être quelque chose. Et pire encore quand on n'a plus rien à perdre, car on n'a jamais gagné quoi que ce soit.


Un exemple en quelque sorte du revers de notre modernité contemporaine. Et en même temps un appel critique, urgent, à construire un autre idéal de société, «ici et maintenant». Un idéal qui ne soit pas complètement subsumé au mythe de la consommation et de l'addiction pathologique qui s'ensuit, mais qui soit une quête de spiritualité et de savoir-vivre. La catastrophe de Concepcion a déplacé l'axe de la terre! Dont acte.


MIGUEL D. NORAMBUENA

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