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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

Patricio Guzman : la mémoire chilienne dans la peau - FABIENNE BRADFER - lesoir.be

Blog de l'AFAENAC

Prix européen du documentaire, « La nostalgie de la lumière » croise superbement diverses quêtes de vérité en regardant la terre et le ciel. Car sans mémoire, on ne vit nulle part.

Nous, Chiliens, nous pouvons voir à des millions de kilomètres dans le ciel, mais pas regarder un coup d'État qui n'a que 37 ans. » C'est pour cela que Patricio Guzman, 69 ans, n'a de cesse de raviver la mémoire de ses compatriotes en réalisant des films depuis presque quarante ans. Convaincu qu'un pays sans documentaire a la mémoire vide, il a choisi ce genre pour exprimer la blessure historique et intime que provoqua le coup d'Etat de Pinochet du 11 septembre 1973 et qui est à l'origine de son geste cinématographique. « Quoi que je filme, je ne peux échapper à cette fracture. J'ai toujours en moi l'indignation face à cette injustice qui a détruit l'économie chilienne et toute une génération. Ma colère, comme la vie, a évolué. Avec plus de maturité, on comprend qu'une voix calme, pleine de silences est plus marquante qu'une voix démonstrative, didactique et insistante. C'est pourquoi le narrateur que je suis dans La nostalgie de la lumière a une voix douce et posée. C'est une façon plus efficace de trouver la poésie et de convaincre. »

Une beauté immense

Né à Santagio mais exilé depuis 1973 à Cuba, puis en Espagne et en France, Patricio Guzman a réalisé des œuvres majeures et intenses tels La bataille du Chili, La mémoire obstinée, Le cas Pinochet, Salvador Allende. « Pendant des années, j'ai eu une approche très concrète de l'amnésie politique, des procès, de la noblesse politique d'Allende. J'avais envie de sortir de ce processus et revenir à la terre. Car au Chili, la nature est d'une beauté immense. » Avec Nostalgie de la lumière, qui vient de remporter le Prix européen du documentaire, Guzman renouvelle effectivement son approche en filmant de sublimes paysages terrestres et célestes jusqu'à l'abstraction, déployant une bouleversante poétique de l'absence et de la disparition. « La poésie est l'expression philosophique du peuple. C'est une des formes artistiques les plus universelles et indestructibles. » Pour ce faire, il est allé dans le désert d'Atacama, espace hors du temps, fait de sel et de vents.

« Ma première fiancée était archéologue et elle m'a enseigné combien la minéralité peut être éloquente, raconte le cinéaste chilien. À partir de là, j'ai été attiré par le désert d'Atacama qui garde un nombre incroyable de traces, d'une météorite à des corps humains. Après mon film sur Salvador Allende, j'ai senti que le moment était venu de faire un film sur ce désert. D'autant que j'y avais cinq sources qui, d'apparence, n'ont rien à voir entre elles mais qui, fondamentalement, ont toutes un rapport au passé : les astronomes, les archéologues, les historiens, les géologues et les femmes qui cherchent leurs disparus. J'y ai vu une dimension métaphysique. En regardant la voûte céleste à Atacama, j'ai compris que nous sommes une cellule dans une immensité pleine de vies. Nous ne sommes pas seuls. Et ça, ça change tout ! Le calcium qui constitue notre squelette est le même calcium que l'on trouve dans les étoiles et les os humains sont pareils à certains astéroïdes… Cela m'a donné le courage de faire le film. Le tournage, ce fut la recherche de la matière, de l'espace… J'ai reproduit la Voie lactée en lançant de la poussière dans un faisceau de lumière. On se croyait dans une cathédrale. Magnifique. »

Patricio Guzman a dû se battre pour que son projet existe car aucune télévision ne voulait croire en son film jugé trop complexe. « Au Chili, j'étais suspect car je parlais de passé, de mémoire. En France, on ne comprenait pas ma logique entre mystique, archéologie, histoire, astronomie. On me félicitait pour mon originalité mais personne ne voulait prendre de risques. C'est triste et grave. Que se passe-t-il ? Tout est devenu si conformiste, si simpliste. Et moi, je venais avec un film différent… Où est l'esprit de curiosité et de recherche ?! »

Le fragile présent

Fasciné depuis toujours par le passé, Patricio Guzman est persuadé que « ceux qui ont de la mémoire peuvent vivre dans le fragile présent. Ceux qui n'en ont pas vivent nulle part ». Et d'ajouter : « Il faut observer le passé pour mieux saisir le temps présent et futur. Face à l'incertitude de l'avenir, seul le passé peut nous éclairer. Pour mon pays natal qui semble ne pas avoir de mémoire, c'est un très bon sujet ! »

Dans Nostalgie de la lumière, entre les paysages terrestres et célestes, des hommes et des femmes témoignent de leur quête personnelle, historique, archéologique, géologique et astronomique. On y croise aussi deux couples de personnes âgées : l'un est atteint de la maladie d'Alzheimer, l'autre a aidé leur petite-fille orpheline de la dictature à grandir sereinement. On peut y voir une métaphore de ce qu'est le Chili (le premier couple) et de ce que devrait être le Chili (le second couple). Nous interrogeons Guzman sur ce point et il nous dit : « Le Chili d'aujourd'hui est entre ces deux couples. Ces dernières années, on a fait des progrès intéressants au niveau de la mémoire. Mais pas encore assez. Il reste toujours 60 % de cas de disparus non résolus, non jugés. Pourquoi les juges chiliens sont-ils tellement lents sur ce sujet ? Il n'y a pas de volonté politique. Personne ne prend ses responsabilités face à cette réalité. » Pourtant, le réalisateur est confiant en la nouvelle génération qui ne se contente plus des explications de leurs parents. Des nouveaux historiens, de jeunes documentaristes travaillent sur la mémoire. « Peu à peu, on va rétablir la vérité mais lentement, très lentement. » Lui-même, qui pendant des années vit ses œuvres censurées au Chili, travaille à la diffusion en DVD de ses films dans son pays. « On a déjà sorti La bataille du Chili. L'année prochaine, on sortira une douzaine de mes films. De façon modeste. mais ce n'est déjà pas mal ! Avec les restes de Nostalgie de la lumière, j'ai fait cinq courts-métrages sur la mémoire et l'astronomie. Ce sera les bonus du DVD. »

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