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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

VOYAGE EN TERRE SISMIQUE : le CHILI de l’après-désastre du 27 février 2010

Blog de l'AFAENAC

PIC 0424 © D.Grange  Juillet 2010

 

 

 

Ce voyage au Chili, en juin 2010, quatre mois à peine après le tremblement de terre et le tsunami du 27 février, était vraiment la seule façon d’en apprécier les dégâts sur le terrain, ainsi que les conséquences  dramatiques pour la population, en allant à la rencontre des sinistrés de la région du Bío Bío (où sont nés mes 4 enfants) et en parcourant les zones les plus touchées, notamment celles où la solidarité de l’AFAENAC a permis de construire ces dernières années, plusieurs structures d’accueil pour des enfants de quartiers défavorisés, à Tomé et Coronel.


Nous sommes arrivées à Santiago, ma fille Lisa et moi, en plein « Mundial », alors que le club chilien « La Roja » projetait encore sur ses joueurs les espérances d’un peuple exalté par l’évènement, tout entier rivé aux écrans verts de la grand-messe footballistique. Il n’aurait pas fallu, dans ce contexte, s’aventurer à dire dans un lieu public : « Moi le foot, ça ne m’intéresse pas ! ». Aussi ai-je dû me résoudre, pendant toute notre première semaine à Santiago, à supporter avec le sourire les hurlements des commentateurs sportifs qui s’échappaient des écrans plats installés partout, sur chaque mur de chaque bistrot ou restaurant, et bien entendu, dans la rue ! Pour les deux matches où le Chili était en compétition, nous nous sommes rendus, avec Lisa et Diego, mon fils aîné (qui vit à Santiago), dans le centre de la capitale pour faire un tour dans les rues envahies par des milliers de jeunes. La rue principale, le Paseo Ahumada, ainsi que la Plaza de Armas, avaient été dotées d’écrans géants autour desquels une foule de tous âges, surexcitée, déguisée, chapeautée et peinturlurée aux couleurs du drapeau chilien (Bleu-Blanc- Rouge!), venait s’agglutiner. Partout la police veillait, très nombreuse, aux aguets, confisquant les bouteilles d’alcool et les manches (souvent en carton !) des drapeaux. Un peu plus loin, les canons à eau des carabiniers ainsi que des groupes de maîtres-chiens, accompagnés de leurs cerbères muselés, attendaient patiemment la fin du match pour donner la chasse à tous ceux qui auraient l’idée de traîner dans le centre-ville après le match et les « inciter » à regagner leurs « poblaciones » (quartiers pauvres à la périphérie des grandes villes) sans excès de joie ou de colère, selon le résultat de la rencontre! En raison de sa surdité, Lisa, n’était pas perturbée par les cris et les sifflets, mais l’uniforme kaki des chiens policiers l’a beaucoup impressionnée…et moi aussi, je dois le dire !


                Quelques jours plus tard, nous sommes partis tous les trois en bus pour Concepción et nous avons été frappés de voir que les routes, souvent coupées par le séisme, étaient déjà réparées ou en voie de l’être et nous nous attendions donc à ce qu’il en soit de même pour la reconstruction des infrastructures urbaines, à Concepción, bien sûr, mais aussi à Talcahuano et dans les localités durement frappées par le tsunami le long de la côte. Nous devions vite perdre nos illusions en constatant que, si un peu partout les rues avaient été nettoyées des décombres, aucun signe de reconstruction n’était en revanche visible, pas même dans la seconde ville du Chili, capitale de la  8ème région !

                Benjamín Chau, l’un des responsables de la Fundación CEPAS et Directeur du Pabellón Cultural 83 à Lota, est venu nous chercher à la gare routière et nous avons tous trois été accueillis à bras ouverts par lui et sa femme, Jutta.  Nous avons eu la chance et le plaisir d’être hébergés chez eux pendant ces deux semaines et chaque matin, Benjamín nous conduisait vers les différentes structures de CEPAS. Un vrai branle-bas de combat quotidien pour un programme chargé comme vous allez le voir !


                Première difficulté quotidienne pour les habitants de Concepción, obligés de se rendre à San Pedro, Coronel, Lota, Talcahuano, etc, -donc de traverser le fleuve Bío Bío- par le seul pont encore à peu près praticable, et dont la partie effondrée avait été reconstituée dans l’urgence avec des éléments métalliques. Circulation archi-ralentie pour cette raison, poids lourds contraints de passer au pesage avant de traverser, files d’attente interminables…l’enfer pour tous ces automobilistes se rendant à leur travail, sans parler des dizaines de bus ou de « colectivos » (taxis collectifs), coincés dans ces embouteillages monstres, à l’aller comme au retour.

Tout le long du chemin, nous avons eu le temps de constater l’ampleur des destructions : immeubles éventrés, affalés les uns sur les autres, offrant au regard de chacun des lambeaux d’intimité familiale, restes de papiers peints sur des pans de murs au bord du vide, lavabo miraculeusement intact au milieu de décombres et de vitres brisées, objets du quotidien répandus sur le sol boueux, portes et fenêtres explosées par la violence du soulèvement tellurique, câbles électriques enchevêtré, pendant tristement telles d’épaisses chevelures noirâtres

au-dessus des façades balafrées de fissures innombrables…vision tragique, vision de guerre, vision de mort.


Dans les jours qui suivirent, le choc fut pour nous plus violent encore en découvrant, en compagnie de Mario Cabrera, Président de la Fundación CEPAS, ce qui restait de Dichato, petite station balnéaire située à quelques kilomètres de Tomé. Dichato rasée, anéantie en quelques minutes par une muraille d’eau de 12 mètres de haut, un tsunami qui, faute d’avoir été annoncé après le séisme, emporta dans son tourbillon dévastateur des centaines de personnes, raya de la carte de nombreuses « caletas », petits villages de pêcheurs le long de la côte et précipita des bateaux de pêche jusqu’à la lisière des forêts d’eucalyptus, à plus de dix kilomètres à l’intérieur des terres…Tandis qu’à Talcahuano, un peu plus au sud, des chalutiers et des dizaines de containers envahissaient les rues de ce port important, semant la panique et brisant tout sur leur passage. Telle était donc, à ce moment-là, le paysage hallucinant de l’après-tremblement de terre/tsunami qui avait ravagé, quelques mois plus tôt, tout le littoral et la région du Bío Bío dans son ensemble.


En ce début du mois de juillet, l’hiver était déjà bien installé dans toute la zone et c’est sous des trombes d’eau et les bourrasques d’un vent violent et incessant, que nous avons commencé, avec Pamela Uriarte, Directice administrative de CEPAS, notre parcours des différents Jardins d’enfants/ Crèches de Coronel et Lota plus ou mois affectés par le séisme: Buen Retiro, Schwager, Pindal, El Blanco, El Morro, et …le terrain sur lequel avait été bâti, en partie avec l’aide de l’AFAENAC, le Jardin Infantil Cantarrana, ouvert en octobre 2009 et démoli en avril 2010, quelques semaines après le tremblement de terre, en raison des risques d’effondrement du mur de soutènement sur les maison situées en contrebas. Partout, nous avons reçu un accueil chaleureux de la part des équipes des « tías » en charge des enfants, âgés de 3 mois à 5 ans. Partout nous avons pu constater l’investissement de ces femmes auprès d’eux, leur dévouement, leur attention et leur implication dans le bon fonctionnement de chaque structure, leur enthousiasme pour le travail quotidien, devenu, dans certains Jardins ou crèches, plus compliqué depuis le 27 février. Nous avons entendu beaucoup de témoignages sur ce qu’avait été cette nuit-là pour chaque personne que nous rencontrions, cette nuit d’été où tout avait basculé lorsque la terre s’était ouverte et qu’au petit jour chacun(e) avait découvert l’ampleur de la catastrophe. Dans les semaines qui suivirent, il y eut des centaines de répliques et nous avons bien senti que la peur était encore là pour tout le monde.


Certains Jardins de CEPAS n’avaient pas ou pas trop souffert. C’était le cas de Buen Retiro, Schwager, Pindal, El Blanco, qui purent rouvrir assez rapidement au fur et à mesure que l’aide arrivait -notamment celle de l’AFAENAC- grâce à la campagne de solidarité que nous avions lancée immédiatement après le séisme. Le beau Jardin Mar Y Cielo (El Morro-Lota) avait par contre souffert de graves dégâts structurels et restait fermé, les travaux étant beaucoup plus importants qu’ailleurs (il n’a rouvert ses portes que fin novembre). Quant au Jardín Cantarrana, il n’existait donc plus, tout simplement… ou en tout cas, plus à l’emplacement où il avait été construit. En effet, devant le désarroi des habitants de ce quartier particulièrement défavorisé, dont beaucoup avaient tout perdu, devant les conditions de vie si difficiles que nombre d’entre eux devaient affronter jour après jour, entassés sous des bâches battant au vent, ou dans l’humidité et l’insalubrité de baraquements sans eau ni électricité, devant les besoins des enfants traumatisés, terrorisés par les répliques quotidienne du tremblement de terre et face à la situation plus que précaire des familles, les responsables et les équipes de CEPAS n’avaient pas perdu de temps. En quelques jours, un bilan de l’état des jardins et des besoins de chaque famille avait été fait et pour Cantarrana, une maison a été trouvée et louée pour un an (grâce également aux dons de l’AFAENAC), puis les aménagements exigés pour l’accueil des tout-petits ont été effectués et la crèche de Cantarrana a rouvert. Un peu plus loin, c’est un local communal, également loué par CEPAS et entièrement équipé pour accueillir les plus grands jusqu’à 5 ans, qui est devenu le nouveau Jardin Infantil Cantarrana. Ces solutions d’urgence ont eu le mérite de répondre aux besoins immédiats de la population mais elles ne sont que provisoires.


Notre première visite à Cantarrana s’est déroulée un jour de tempête épouvantable, en compagnie de Pamela et de Carolyn. Nous avons commencé par aller voir le terrain où seul un pan de mur effondré signalait qu’à cet endroit se dressait, quelque temps auparavant, un bel édifice abritant des gens, un grand nombre d’enfants, de la vie…Pamela nous apprit alors que le Jardin et la crèche ne pourraient pas être reconstruits à cet endroit et nous sommes descendus un peu plus bas sur la pente du « Cerro » (la colline) pour jeter un coup d’œil au nouvel emplacement éventuel du futur bâtiment. Mais le projet n’était encore qu’embryonnaire et le lieu était beaucoup moins vaste et moins bien placé que le précédent. Puis nous avons été accueillis dans la nouvelle crèche par Yélica, la directrice, Mercedes et toute l’équipe, dans la petite maison louée en attendant la reconstruction. Elle est parfaitement équipée et fonctionnelle, l’espace, vraiment très petit, a été bien utilisé et les enfants y sont au chaud et au sec. Cependant, beaucoup des enfants accueillis là venaient d’un campement improvisé un peu plus haut sous des tentes ou dans des baraquements, leurs familles ayant perdu leurs maisons et le peu qu’elles possédaient..


Nous sommes allés visiter ce campement sous des trombes d’eau et ce que nous y avons vu nous a consternés. Il pleuvait depuis des jours et des jours, les gens qui survivaient là sous des bâches, n’avaient plus rien de sec à se mettre ni de quoi habiller leurs enfants. Quand les vêtements étaient trop mouillés, ils les jetaient, tout simplement. Rien pour s’abriter, rien pour faire à manger, rien pour dormir à l’abri de l’eau, rien pour se protéger du vent, de la boue, de l’humidité qui s’insinuait partout ou des rats venant chercher la nuit un peu de nourriture jusqu’aux commissures des lèvres des bébés pour leur voler quelques traces de lait…Les enfants de cette población Sta Elena arrivaient le matin au Jardin et à la crèche tout grelottants, trempés jusqu’aux os. Ils étaient tous atteints de bronchites et de rhinopharyngites, tous les petits nez coulaient et les mamans n’étaient guère en meilleur état. A quelques mètres de ce campement de fortune,  des petites maisons en bois de 15m2, un peu surélevées à cause des torrents de boue qui coulent dés qu’il pleut le long des terrains en pente, avaient été installées par une ONG canadienne et nous nous sommes étonnés qu’elles soient encore vides, alors que les gens croupissaient dans l’eau à quelques mètres…Il y en avait déjà une trentaine de montées mais l’ONG en question attendait que tout soit fini pour pouvoir organiser une belle cérémonie de remise officielle, probablement en présence des autorités locales, avec drapeau chilien et hymne national! Nous étions outrés de ce mépris, cette indifférence à la souffrance de gens vivant dans de telles conditions à quelques pas et nous leur avons demandé pourquoi ils ne s’y installaient pas sauvagement, au moins pour mettre leurs enfants à l’abri la nuit. Alors on nous a emmenés voir…Nous sommes entrés dans l’une d’elles : les fenêtres étaient trop petites –ou les ouvertures trop grandes !- bref…rien n’avait été calculé et les fenêtres ne joignaient pas… D’autre part, il n’y avait à l’intérieur de ces cabanes déjà rongées par l’humidité extérieure, ni eau courante ni électricité et bien entendu pas de sanitaires…Un WC (comme sur les chantiers), déjà impraticable, se trouvait à l’extérieur, égaré là dans la boue, un pour quinze familles, à l’autre bout de ce qu’on ne peu pas appeler « un village » -bien que le Président Piñera n’ait eu aucun scrupule à le faire !- mais un véritable camp de transit, pour le moment encore inhabité ! Plus tard, nous allions voir, notamment à Lota, mais aussi à Dichato et ailleurs, de nombreux autres camps de ce genre, équipés des fameuses « mediaguas » envoyées par le gouvernement, ces cabanes en bois qui furent en quelques jours si imprègnées par l’humidité et les pluies diluviennes qui tombaient sans discontinuer, qu’il fallut les recouvrir de « nylons », sortes de bâches en plastique de couleur bleue ou blanche que le gouvernement dut expédier en urgence par milliers pour en quelque sorte « empaqueter » les cabanes et empêcher l’eau de rentrer ! Cette gestion lamentable de l’après-tremblement de terre par les autorités chiliennes, dans la région la plus éprouvée du pays, nous a vraiment écoeurés.


Quelques jours plus tard, nous sommes retournés au Jardín pour remettre à l’équipe un lave-linge et un sèche-linge que nous avions décidé de leur offrir, afin que les tías puissent faire sécher les vêtements des enfants le matin à leur arrivée et que les familles puissent, elles aussi, l’utiliser. Celles-ci étaient là au grand complet, l’équipe aussi, bien sûr, et nous avons partagé un « once » de l’amitié avec cette petite communauté unie dans l’adversité et faisant face avec courage à tant d’épreuves, avec un esprit de solidarité incroyable. Toutes et tous avaient le sourire, personne ne songeait à se plaindre, et nous avons reçu en remerciements pour l’aide de l’AFAENAC, une reproduction en carton d’un maillot de l’équipe du Chili, avec des dessins, des photos de Cantarrana et des petits mots écrits par les enfants et par les tías du Jardin. Diego a filmé et fait beaucoup de photos, tandis que je prenais la parole pour remercier tout le monde et dire notre émotion. Nous avons su peu après que les mamans s’étaient organisées collectivement pour gérer au quotidien l’utilisation des machines et que cela fonctionne très bien depuis lors.


C’est vraiment là, à Cantarrana, que nous avons rencontré les familles les plus durement touchées par le désastre et nous avons été frappés par l’énergie et le courage de tous ces gens, y compris des membres de l’équipe qui apportent tant à des enfants privés de tout. Pour que ceux-ci trouvent un peu de bien-être, de chaleur humaine et thermique, pour que peu à peu leurs peurs s’estompent, qu’ils appréhendent moins la tombée de la nuit et cessent de faire des cauchemars. La petite maison louée n’a certes pas la surface idéale pour accueillir tous ces enfants. Mais pour eux et aussi pour leurs parents qui y sont très présents, il est évident qu’elle est un havre de paix, une étape nécessaire mais rassurante avant la reconstruction, une victoire aussi de la solidarité, dans cette région encore si dévastée, si désorganisée, où aucune structure d’Etat accueillant des petits n’avait encore rouvert ses portes à l’heure où nous étions là-bas.


Avant de les quitter, nous avons promis à Yélica, à Mercedes et aux autres (qu’elles me pardonnent si je ne me souviens pas de chaque prénom…) que nous ne les oublierions pas et que nous rapporterions en France à notre équipe AFAENAC, nos adhérents, et tous les donateurs, ce beau projet de faire revivre Cantarrana comme il était « avant ». Nous souhaitons donc faire de 2011 l’année de la reconstruction de l’ancien Jardin d’enfants/crèche de Cantarrana. Et nous pouvons vous annoncer que cela se fera sur l’emplacement initial qu’il occupait, puisque Pamela nous a écrit tout récemment qu’après diverses expertises de l’état du mur et étude du sol, le terrain offre des garanties suffisantes pour la construction d’une structure modulaire, après consolidation du mur de soutènement.


Au cours de ce séjour, nous avons aussi été invités dans plusieurs Jardins, notamment celui de Buen Retiro (que nous avons également contribué à construire) à fêter le We Tripantu (le Nouvel An Mapuche) qui n’avait pu l’être plus tôt à cause du tremblement de terre, et qui est célébré tous les ans avec les familles (dont certaines sont d’ailleurs Mapuche), dans chaque Jardin d’enfants et crèche de la Fundación CEPAS. Certaines des tías portaient le costume traditionnel ainsi que les bijoux des femmes Mapuche, de nombreux plats avaient été préparés selon les recettes traditionnelles et les personnes présentes étaient invitées à goûter les ingrédients, les épices ou les herbes utilisées dans la cuisine Mapuche. Des instruments de musique, kultrung, trutruka, étaient de la partie et l’ambiance était simple et fraternelle. Aussi j’ai envie de leur dire, à toutes et tous, dans la langue Mapudungun : « Chaltumay pu peñi, pu lamien ! Merci à tous les frères et à toutes les sœurs ! ».

La deuxième semaine de juillet, Mario nous a emmenés à Tomé pour une visite, que nous attendions avec impatience, à notre cher Lucerito, à Maritza, Irene et à toute l’équipe. Nous avons bien sûr fait le tour des salles et rencontré tous les enfants. Lucerito est toujours aussi magique, juché sur la colline de Bellavista, avec ses fenêtres aux couleurs vives et son vaste  « Parque Vicente » où les arbres que nous avions fait planter ont fini par pousser ! Puis, en attendant le « once » (goûter) prévu pour la rencontre avec les familles, nous sommes allés faire un tour à Dichato, que j’ai évoqué plus haut à propos des conséquences du tsunami…De retour au Lucerito, toute la communauté des voisins et parents était là et nous avons été reçus, comme toujours, avec une grande gentillesse. Les mamans avaient préparé mille choses à grignoter, notamment des mini-empanadas aux fruits de mer et de beaux gâteaux ! Maritza, puis Mario ont pris la parole et je suis à mon tour intervenue pour dire notre émotion d’être de retour dans ces lieux que l’AFAENAC a construits et inaugurés en 2002, avant de contribuer à leur agrandissement, avec le soutien de CEPAS. Lucerito n’a  heureusement pas souffert du tremblement de terre mais la maison de Maritza a été quasiment détruite et ce fut une épreuve très dure pour elle et sa famille.


Avec Benjamín et Pamela, nous avons également rencontré le Maire de l’ex-petite ville minière de Lota, Jorge Venegas, ainsi que son adjoint, Vasili Carrillo et nous avons évoqué la possibilité d’un jumelage entre Lota et une ville minière du Nord de la France, afin d’impulser des échanges entre les deux cités et mettre en commun le patrimoine de la mine respectif à nos deux pays qui ont connu l’industrialisation du charbon, les dures conditions du travail au fond, les catastrophes et les morts qu’elles ont provoquées (et aujourd’hui encore, dans le nord du Chili …), puis la fermeture des puits et bien sûr les luttes menées par ces hommes contre une exploitation inhumaine. Ce projet ne s’est pas pour l’instant concrétisé mais il n’est pas utopique et nous espérons qu’il pourra se développer et voir le jour.


Pour clore la tournée des structures CEPAS, nous nous sommes rendus, avec Pamela, à Talcahuano, pour y rencontrer Sara et l’équipe engagée dans le Projet « Enlaces » et nous informer sur le Programme « Ouvrir des chemins vers un Chili solidaire », qui consiste à accompagner et à organiser des réseaux de soutien pour quelques 350 enfants et adolescents âgés de 0 à 18 ans dont un ou plusieurs membres de la famille sont privés de liberté : conseil familial, tutorat des enfants scolarisés et aide psycho-éducative, soutien psychosocial avec interventions thérapeutiques et psychopédagogiques. J’ai été impressionnée par la maturité de cette équipe de 25 jeunes femmes et par leur engagement dans ce projet très difficile qui se déroule sur les communes de Talcahuano et Hualpén, particulièrement sensibles, où les problèmes de drogue causent des dégâts considérables: enfants livrés à eux-mêmes, déscolarisation, délinquance, incarcération, destruction du lien social…


Je ne pourrais pas terminer le récit de ce voyage sans évoquer ce que la présence de ma fille a déclenché malgré elle : Lisa, 17 ans, est née à Coronel, elle avait 4 ans lorsque nous l’avons adoptée. Elle est sourde profonde et dés notre arrivée chez Benjamín, celui-ci a eu l’idée de lui faire rencontrer la fille d’un de ses amis qui est titulaire d’un diplôme de Langue des Signes et l’enseigne à Concepción. Gabriela est arrivée le lendemain, accompagnée de Kathy, une amie sourde profonde comme Lisa. Bien évidemment, le contact s’est établi aussitôt entre elles trois, bien que la Langue des Signes chilienne diffère passablement de celle que Lisa a apprise en France! Pendant le reste de notre séjour, les deux jeunes filles venaient souvent la chercher, lui faisaient rencontrer d’autres sourds et participer à des « once », à des ateliers et autres ! Grâce à elles deux, Lisa s’est sentie moins isolée et elles ont beaucoup échangé sur le Chili, le tremblement de terre, les sourds…Partout où nous allions, nous demandions s’il y avait des enfants sourds ou malentendants et parfois nous en découvrions, isolés eux aussi dans leur école, leur famille…


 Un jour, nous avons été invités dans une petite Ecole de Coronel, la « Escuela República de Francia » par l’un de ses responsables, Sergio Alvear Peña, rencontré au Pabellón Cultural 83, à l’issue de la remise des prix de littérature enfantine « Cuenta tu cuento » de la meilleure nouvelle ou du meilleur poème, écrits par des élèves de différents collèges de la région. Pour la 7ème édition de ce prix littéraires, dans le cadre du programme « El libro infinito » de la Fundación CEPAS, Benjamín, le directeur, m’avait demandé si je voulais bien chanter une ou deux chansons au cours de cette cérémonie qui rassemblait tous les jeunes auteurs, leurs familles, des enseignants et les responsables de CEPAS. J’ai bien sûr accepté avec joie et après avoir chanté « Le temps des cerises », j’ai interprété une chanson que j’ai écrite pour Lisa et qui s’intitule « Petite fille du silence ». Je l’avais choisie parce que souvent nous l’interprétons ensemble, moi en paroles et en musique, et elle en Langue des Signes. C’est ainsi que tout a commencé ! A la fin de la rencontre, Mr Alvear Peña est venu me trouver pour me demander de venir chanter cette chanson avec Lisa dans son école, « car, me dit-il, à la Escuela República de Francia, nous avons un élève sourd et il n’a aucun moyen de communication ! ».


La semaine suivante, jour de la Fête de cette école, nous avons interprété « Petite fille du silence », Lisa et moi, chacune dans notre langue. Nous avons rencontré le jeune élève sourd, puis nous avons parlé, avec les enseignants, de solutions envisageables pour que ces enfants bénéficient d’un enseignement adapté…bref, l’idée était en chemin et en quelques jours, elle allait prendre forme : Pamela a organisé une rencontre  avec Gabriela et Kathy, en présence de Lisa et moi, bien sûr, pour discuter de ce qu’il était possible de mettre sur pied avec l’aide de CEPAS, toujours mobilisé pour réduire l’exclusion et les discriminations. Nous avions déjà beaucoup parlé avec les « tías » de l’absence d’outils pour aider ces enfants, et peu à peu est née l’idée de créer un atelier d’enseignement de la Langue des Signes qui regrouperait des membres des équipes pédagogiques et des bibliothèques communautaires de CEPAS, ainsi que des jeunes sourds, sous la férule de Gabriela et de Kathy. Cet atelier a été mis sur pieds peu après notre départ et nous avons appris récemment que les 22 participant(e)s avaient terminé fin octobre la première étape d’une formation qui comprenait 12 sessions de deux heures. Pour Lisa, ce fut une belle victoire de réaliser qu’elle pouvait aider indirectement de jeunes Chiliens sourds à sortir du silence dans lequel ils sont enfermés, et à avoir enfin accès à LEUR langue ! Et je crois en effet pouvoir dire sans me tromper que la seule présence de Lisa aura été, en l’occurrence, déterminante.


Avant notre départ, les responsables de la Fundación ont souhaité organiser à Concepción une rencontre avec la presse et les médias. J’étais en effet chargée par mes camarades de l’AFAENAC de remettre un don de 5.000€ à CEPAS, apport correspondant aux recettes des dernières activités que nous avions organisées à Paris avec la FEDACH (Fédération des Associations chiliennes en France) et l’Association des Ex-Prisonniers Politiques Chiliens, pour continuer d’aider solidairement les enfants sinistrés de Lota et Coronel qui s’étaient retrouvés sans structures d’accueil, à l’avant-veille exactement de la rentrée scolaire. Benjamín a organisé cette mini conférence de presse comme il sait le faire, dans un café accueillant de Concepción, et j’ai remis ce don solennellement à Pamela, devant plusieurs journalistes de la radio (Radio Bío Bío), de la presse écrite (El Sur, Resumen) et de la télévision (j’ai oublié le nom de la chaîne !), après une petite présentation de l’AFAENAC, de  notre lien avec le Chili et de notre action sur le terrain.


Il y eut aussi quelques fêtes, notamment une « peña » organisée en notre honneur au Jardin Buen Retiro, avec spectacle, chansons, Cueca, et buffet réalisé par les tías venues nombreuses, et même une soirée Karakoe mémorable entre filles, avec pas mal de « Pisco sour » et dans une ambiance très détendue !


Et puis il a bien fallu nous résoudre à quitter cette région du Bío Bío que j’avais connue en des temps plus heureux…Dire au revoir à tous les amis de la Fundación CEPAS, trop nombreux pour que je les cite tous:  Benjamín et Jutta, Pamela, Mario, Carolyn, Maritza, Irene, Patricia, Andrea, Deborah, Sara, Darlin, Paula…sans oublier Victor qui fait voyager la littérature dans le Bibliobus de la Fundación jusque vers les poblaciones les plus reculées et fait entrer des livres dans des lieux où peut-être il n’y en eut jamais. Tous sont dans notre cœur, avec le souvenir de centaines d’enfants rencontrés grâce au travail de celles et ceux qui composent la grande famille CEPAS. Nous ne les oublierons pas !

 

Dominique GRANGE

 

 

 

 

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