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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

De gros glaçons pour le Qatar

Blog de l'AFAENAC

Paru dans Charlie Hebdo le 5 juin 2013

En prévision de la Coupe du monde de foot de 2022, le désertique Qatar cherche de l’eau. Et il attend les premiers containers remplis de l’eau des glaciers de Patagonie chilienne. La mondialisation, c’est simple comme un verre d’eau.

Le Chili va vendre de la flotte au Qatar, qui prépare la coupe de monde de foot de 2022. Là-bas, c’est le désert, n’est-ce pas, et l’on va donc importer. Pas des bouteilles d’eau, mais des blocs de glace préalablement fondus, puis embarqués. Par la mer – forcément -, compter entre Punta Arenas (Chili) et Doha (Qatar) 14 371 kilomètres.

Pour bien saisir ce qu’est devenu le Chili, rendons hommage à son président actuel, Sebastián Piñera. Ce type a tout du Berlusconi : il a 2,5 milliards de dollars en fouille, il tient ou a tenu la chaîne de télé Chilevisión, la compagnie d’aviation LAN Airlines, le club de foot de Santiago Colo-Colo. Parti de rien, Piñera a prospéré sous le règne de Pinochet, quand les Chicago Boys – des économistes ultralibéraux – menaient le pays.

Les glaçons. En Patagonie chilienne, à l’extrême sud, on trouve un pays de glace de presque 17 000 km2, Campo de Hielo Sur. C’est bien joli, mais à quoi ça sert ? Le 11 mai, le quotidien du Qatar Gulf Times (1) annonce avoir recueilli les confidences de l’ambassadeur chilien Jean-Paul Tarud, de passage à Doha. Pour lui, les glaciers qui perdent leur eau douce en mer, par la fonte, c’est con. Il faut que le privé fasse quelque chose, car « les champs de glace du sud du Chili sont une vaste réserve d’une des eaux les plus pures au monde ». Et le journal de préciser qu’un premier envoi est prévu prochainement.

Les réseaux Twitter et Facebook chauffent d’un bout à l’autre de ce foutu pays, long de plus de 4 000 kilomètres. Devant l’ampleur de la protestation, Tarud dément ses propos et jure que le journal a brodé. Mais l’on apprend bientôt qu’une boîte privée, Waters of Patagonia, dispose de droits sur une partie du glacier géant, et qu’elle compte en profiter. Au reste, depuis que cette canaille de Pinochet a privatisé l’eau en 1981, rien n’empêche un « propriétaire » de l’eau de faire ce qu’il veut avec son « bien ». Avis sans frais de l’avocat chilien Winston Alburquenque, spécialiste des ressources naturelles : « Si vous le voulez, vous pouvez la prendre, la mettre dans des containers, et ensuite l’exporter ».

Le Chili va vendre ses glaciers, et dans le même temps, se contrefout des sécheresses bibliques qui ravagent le Centre et le Nord. En 2007, en 2008, en 2010, en 2011, en 2012, en 2013 – malgré de récents orages -, l’absence d’eau a ruiné sur place quantité de paysans et tué les animaux sauvages et domestiques par centaines de milliers. Dans la seule vallée de Huasco, environ 30 % du bétail serait mort au cours de l’année 2012.

Gloire donc au flegme de Rodrigo Ubilla, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, et « délégué présidentiel à la sécheresse » du grand Sebastián Piñera. En visite dans la zone la plus dévastée – autour de Coquimbo -, ce plaisant monsieur aux pouilleux de paysans qu’ils feraient bien « de se reconvertir dans cette activité très dynamique qu’est la mine ». Le propos n’a pas fait plaisir à tout le monde, mais dit la vérité sur Piñera et sa bande.

Chuquicamata, au nord, est la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert au monde, et reste la propriété de l’État depuis qu’un certain Salvador Allende, renversé par Pinochet en 1973, l’a nationalisée. Une manne pour les politiciens : le cuivre représentait 56,7 % des exportations chiliennes en 2010.

Dans ces conditions, on ne chipote pas. Grosses consommatrices d’eau, les mines passeront toujours avant les pedzouilles. Or, il faut 60 mètres cubes d’eau pour extraire une tonne de cuivre. Et beaucoup, beaucoup d’électricité. En Patagonie, là même où l’on vole la glace, un projet de cinq grands barrages hydroélectriques - Aysén – risque de détruire à jamais le paysage. L’électricité produite – 35 % de la consommation de tout le Chili en 2008 – devrait servir à alimenter les mines du Nord, par des lignes à haute tension. On n’arrête pas le futur (2).

(1) http://www.gulf-times.com/qatar/178/details/352150/qatar-could-import-fresh-water-from-chile
(2) On n’arrête pas le futur est le principal slogan de la Fédération française des travaux publics.

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