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AFAENAC Association des Familles Adoptives d'Enfants Nés Au Chili

Sur la destitution du Ministre de l'Education au Chili (blog mediapart : Juan Manuel Garrido)

Blog de l'AFAENAC

En 2011, les étudiants de l’enseignement universitaire et secondaire du Chili se sont mobilisés massivement. Ils ont réussis à modifier, d’une façon inouïe dans l’histoire de notre pays, le programme d’un Gouvernement. Ce serait grave de méconnaître la justice de leurs actions. Ils demandaient, entre autres, de faire respecter la législation en vigueur concernant le profit dans les institutions universitaires – à but non lucratif –, ouvertement et systématiquement violée depuis des décennies ; changer le système de financement de l’éducation dans un pays qui est des plus inégaux du monde et où l’éducation est l’une des plus chères ; améliorer la qualité d’un enseignement qui est, à tous ses niveaux, dramatiquement en retard vis-à-vis du progrès économique.

Depuis le retour à la démocratie en 1990 jusqu’à l’année 2011, les étudiants ont éprouvé à plusieurs reprises que toutes les réponses de l’État à leurs demandes finissaient en manipulation et tromperie. Un événement majeur de cette histoire fut la « révolution des pingouins » de 2006, véritable geste des adolescents de l’enseignement secondaire qui fut lâchement étouffée par la police, la politique et la bureaucratie.

La cruauté et le non sens du système de l’éducation nationale sont tels, que les succès heureux de l’année 2011 – si récents ! – ne pouvaient ne pas éveiller un lourd sentiment de culpabilité collective. C’est le pays tout entier – à droite et à gauche – qui s’est surpris complice d’un système débordant d’injustices et de perversions.

Soit à cause de la croissance d’une société qui commence à s’éduquer massivement pour la première fois dans son histoire ; soit à cause de l’inaptitude politique d’un gouvernement qui n’a pas su désactiver opportunément des mobilisations prévisibles, l’administration du Président Sebastián Piñera, ironiquement la première de droite néolibérale depuis le retour à la démocratie, s’est vue obligée à pousser des réformes qui incarnent des efforts et des progrès inédits dans l’histoire du Chili. En décembre 2011, Harald Beyer assumait comme Ministre de l’Éducation. M. Beyer, un technocrate non-militant lié à la droite, est un chercheur largement reconnu dans des milieux nationaux et internationaux. Ses travaux lui ont valu d’être au centre des débats sur l’éducation chilienne pendant plusieurs années. Il a participé activement dans des commissions des gouvernements de la « Concertation » (le bloc de centre-gauche qui a gouverné pendant quatre périodes consécutifs après la chute de la Dictature). Une fois à la tête du Ministère, il a mené un programme très ambitieux qui comportait le contrôle d’irrégularités ancrés depuis longtemps dans les centres d’éducation publiques et privés, la baisse du 6 au 2 % des taux d’intérêt des prêts d’étudiants, l’augmentation substantielle des bourses pour les plus pauvres, l’étude approfondis du système de sélection universitaire, l’implémentation et le perfectionnement des mécanismes pour l’évaluation des enseignants, entre autres.

De façon absolument surprenante, le bloc de l’opposition a impulsé dans le Parlement une Accusation Constitutionnelle qui a fini par destituer, le 17 avril de 2013, le Ministre Beyer. Cette sentence lui interdira d’exercer des fonctions publiques pendant cinq ans. On a accusé l’ex-Ministre de ne pas avoir employé toutes ses compétences et toutes ses ressources dans la poursuite d’une dénonciation de profit illégal dans une institution d’éducation supérieure. Harald Beyer est le même Ministre qui avait fermé une université à cause d’irrégularités économiques, pour la première fois depuis le retour à la démocratie. Personne ne méconnaît les immenses lacunes normatives et l’absence presque totale de facultés pour mener une surveillance effective de ces délits.

Parmi tous les contresens de la situation actuelle, on trouve ceci. On ne saurait sérieusement affirmer qu’un pays comme le Chili, arrivant tout juste à un PIB de 13.000 euros par habitant, puisse offrir dans le court terme, et sans mettre en péril les bases mêmes de sa stabilité économique et politique (le Chili est un pays qui n’a abandonné que récemment le sous-développement), un système d’éducation universellement gratuit. Et pourtant, il n’y a aujourd’hui aucun politicien souhaitant être élu ou réélu avec les votes des jeunes et de leurs parents endettés, qui tremble un tant soit peu à se dire prêt à mener toutes sorte de réformes qui garantissent une gratuité totale et universelle.

On ne parle pas seulement d’une affaire électorale transitoire et d’un règlement de compte parlementaire qui ont impressionné notre naïveté académique. Au Chili, on vient d’effondrer le programme le plus sérieux qu’on ait connu depuis le retour à la démocratie en ce qui concerne les politiques publiques en matière d’éducation et de contrôle du profit. Il n’est certes pas question de lancer une défense aveugle d’un programme impulsé par un gouvernement qui n’arrive pas à voir les contradictions de principe qui existent entre éducation et profit. Il s’agit de condamner la violence qui a été exercée contre le droit de penser et de débattre sur ce qui veut dire éducation, sur ce dont le pays a besoin et sur ce qu’on est à même de garantir pour avancer, pour la première fois dans notre histoire, vers l’indépendance culturelle.

Ce qui fait la force, la justice et la vie des demandes des étudiants risque de devenir négligence chez les adultes qui les répètent, et peur, incapacité ou fatigue chez les intellectuels. Mais c’est la liberté elle-même ce qu’on nuit lorsque les représentants du peuple se croient autorisés à défoncer un procès qui aurait pu être l’occasion – qu’on veuille le reconnaître ou pas, la première depuis 1990 – de délibérer sur les institutions et les politiques capables d’assurer un système d’éducation équitable et cohérent.

Juan Manuel Garrido

Hugo Eduardo Herrera

Manfred Svensson

NOTICE BIOGRAPHIQUES DES AUTEURS

Juan Manuel Garrido est Professeur de Philosophie à l’Université Diego Portales, à Santiago du Chili. Hugo Eduardo Herrera est Professeur de Philosophie à l’Université Diego Portales, à Santiago du Chili. Manfred Svensson est Professeur de Philosophie à l’Université De Los Andes, à Santiago du Chili. Tous les trois ont récemment publié La excepción universitaria. Reflexiones sobre la educación superior en Chile (Santiago: UDP, 2012)

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