Chronique de Sepúlveda au sujet de la Grève de la faim des prisionniers mapuches.
Aujourd’hui 4 septembre, tandis que l’on célèbre les 40 ans de la victoire démocratique qui porta Salvador Allende à la
présidence du Chili, 32 comuneros* Mapuche, prisonniers politiques victimes de l’arbitraire de l’Etat chilien en sont au 55ème jour de leur Grève de la Faim. Quels sont les effets d’un jeûne
aussi long ? Selon des médecins spécialistes, à partir de la sixième semaine de jeûne, le risque de séquelles irréversibles est de 90%. L’organe le plus affecté est le cerveau qui a besoin
de 120 grammes de glucose par jour. La confusion mentale est l’un des principaux symptômes qui indiquent la détérioration irréversible, oui, irréversible.
Hier, 3 septembre, le président chilien Sebastián Piñera a fait pour la première fois allusion à la Grève de la Faim menée par
des comuneros Mapuche et il a annoncé l’envoi au parlement de deux mesures légales : l’une qui « modernise et modifie la justice militaire » (parmi les nombreuses méconnaissances
de Piñera, figure cette phrase de Charles Louis de Secondant, Baron de Montesquieu, le grand précurseur de la séparation des pouvoirs : « La justice militaire est aussi nuisible à la
justice que la musique militaire l’est à la musique ») et l’autre pour « perfectionner et standardiser le délit antiterroriste ». Le langage n’est pas non plus un allié fidèle de
Piñera, ou bien quelqu’un peut-il expliquer en quoi consiste un « délit
antiterroriste » ?
Au cinquième jour de la Grève de le Faim, les comuneros Mapuche ont commencé à souffrir de troubles importants touchant le foie
et les reins. L’organisme cesse de consommer le glucose et le glycogène stockés et il commence à consommer les graisses qui sont la dépense énergétique des êtres humains. La réserve de graisses
est épuisée au bout de 40 jours de jeûne.
On applique aux comuneros Mapuche une législation antiterroriste qui les prive des droits fondamentaux garantis par l’Etat de
Droit, et pour justifier la mesure, on se réfère à des informations « classifiées » qui éventuellement -il paraît qu’on dit qu’ils auraient dit…- lieraient, par exemple, les Mapuche aux
FARC de Colombie. Ces informations maintenues dans le secret absolu ont été fournies par l’ex président colombien, Alvaro Uribe, un individu qui a quitté la présidence en laissant un héritage de
32.000 disparus, chiffre supérieur à la somme de toutes les disparitions dans toutes les dictatures d’Amérique Latine. Au mois 1.700 de ces disparus sont appelés « faux positifs », ce
sont des jeunes, assassinés par l’armée et la police colombienne, présentés comme des guerrilleros morts dans des affrontements. Toute la gestion d’Alvaro Uribe au cours de ses deux mandats, a pu
compter sur le soutien et l’approbation du gouvernement des Etats-Unis. Quelle crédibilité peut bien avoir une information fournie par un individu de la même engeance qu’Alvaro Uribe ? Il y
a un peu plus d’un an, le Batallón Boyacá a présenté à la presse les cadavres de vingt guerrilleros morts au combat. Tous étaient des paysans, des pauvres, raflés au hasard et assassinés pour
justifier les mesures antiterroristes du gouvernement. L’un d’entre eux était un handicapé qui ne pouvait pas bouger les bras mais fut présenté avec un fusil dans les mains. Quelle valeur légale
peut avoir l’information donnée pour génocide ? Mais cette information constitue l’un des motifs qui, selon le gouvernement chilien, celui d’aujourd’hui et celui d’hier, justifie
l’application des lois antiterroristes aux Mapuche.
A partir du 30ème jour de leur Grève de la Faim, les comuneros Mapuche ont commencé à ressentir une fatigue immense qui empêche
presque de parler. La dénutrition affecte tous les mécanismes de l’organisme. A partir du 40ème jour –et ils en sont déjà au 55ème-, la détérioration devient évidente avec un affaiblissement
physique produisant une immobilité, des pertes de conscience et une apathie généralisée, symptômes des dégâts irréversibles causés par le manque d’énergie.
Hier, lors d’une rencontre entre le président Sebastián Piñera et les partis de la représentation parlementaire, la dirigeante
du PPD, ex ministre porte-parole du gouvernement et de la Concertación, Carolina Tohá, s’est félicitée de cette rencontre ainsi que de la disposition du chef de l’Etat à rechercher une solution
au “conflit créé par les Mapuche”. Et elle a ajouté : « Nous allons appuyer une instance de dialogue qui permette de jeter des passerelles vers les comuneros en grève de la
faim”.
Carolina Toha sait que sous le gouvernement dont elle fut ministre, de même que sous le précédent, et ainsi en remontant jusqu’à
la dictature, et plus loin encore, jusqu’à l’année 1810 lorsque les enfants et petits-enfants des encomenderos** décidèrent l’indépendance du Chili, elle sait que rien n’a jamais été fait pour
arrêter le pillage des terres, la spoliation et l’humiliation du peuple Mapuche.
Pour tous les gouvernements du Chili, les Mapuche ont toujours représenté des rebelles en puissance, qu’il fallait maintenir
dans la soumission et la répression. Au Chili, la droite exprime au moins clairement son idéologie arrogante et ainsi l’a fait entendre, lors de la réunion avec le chef de l’état, le porte-parole
de la UDI, Juan Antonio Coloma : il a déclaré que son groupe « ferait un effort pour résoudre ce conflit », mais il a souligné qu’il s’agit « d’un problème hérité des
administrations précédentes et cela ne mérite pas une réforme de la loi antiterroriste ». Le cynisme est la grammaire du racisme chilien. T
J’écris ces lignes aujourd’hui, 4 septembre, et le parfum d’une nuit quasi printanière, une nuit de gaieté sereine du temps de
mes 20 ans, me revient en mémoire. Une multitude de femmes et d’hommes modestes, jeunes pour la majorité, nous embrassaient devant la maison de la Fédération des Etudiants du Chili. Nous
attendions Salvador Allende, pour que débute notre rêve révolutionnaire qui transformerait la société. Nous n’y sommes pas parvenus. Nous n’avons pas pu. Mais nous nous sommes donnés à fond et
c’est notre fierté. Beaucoup ont payé de leur vie cette tentative de faire du Chili un pays juste, un pays qui considère enfin avec respect les légitimes revendications du peuple Mapuche.
J’aimerais y repenser avec joie mais je ne peux pas, parce que ce jour qui est le 4 septembre, un groupe de 32 comuneros
Mapuche, Gens de la Terre, Prisonniers Politiques du capital, jouent leur vie dans une Grève de la Faim qui en est à son 54ème jour. Ils demandent justice et pour la Nation Mapuche, la justice
est beaucoup plus qu’une brassée de normes légales.
C’est leur terre, leur terre bénie, leur terre chérie, et là est le problème de fond que les descendants des
encomenderos et des Européens de toute latitude qui sont venus usurper leur territoire se refusent à comprendre.
Luis Sepúlveda, Gijón, 4 septembre 2010
*Comuneros : membres des nombreuses communautés Mapuche du Chili.
**Encomenderos : « L’encomienda » était une institution espagnole en Amérique à l’époque coloniale. Elle
consistait à diviser les Indiens en plusieurs groupes mis au service d’un « encomendero ». Les Indiens devaient payer un impôt et travailler pour ce maître qui se chargeait aussi de les
évangéliser.
Traduit de l’espagnol (chilien) par Dominique Grange.
http://www.lemondediplomatique.cl/Prisioneros-Politicos-Mapuche-55.html